Q&A : A dog barking at the moon, XIANG Zi

Xiang Zi

(Propos recueillis lors des échanges avec le public le 26 janvier 2020 au musée Guimet et le 29 janvier au Studio des Ursulines)

InterprĂštes : Hong Tao, Alexis

Public : Bonjour, j’ai beaucoup aimĂ© ce film. C’est trĂšs intĂ©ressant car il y a beaucoup de mĂ©taphores et certaines scĂšnes ont un style thĂ©Ăątrale et trĂšs expressif. J’aurai voulu savoir d’oĂč venait l’idĂ©e du titre en chinois et aussi en anglais et quelle en est votre interprĂ©tation ?

XIANG Zi : Merci pour cette remarque. Beaucoup de gens me posent la question du sens du titre. Le titre chinois que j’ai utilisĂ© pour le film fait rĂ©fĂ©rence Ă  une chanson, “Goodbye, Nanping Evening Bell“, interprĂ©tĂ©e par la chanteuse Cui Ping en 1958. Il s’agit de la premiĂšre version de la chanson et j’ai choisi cette version car elle est tombĂ©e dans le domaine public. La chanson raconte l’histoire d’une jeune fille qui tombe amoureuse d’un garçon, mais quand elle retourne dans la forĂȘt oĂč elle l’a vu elle ne retrouve plus sa trace. Le vent du soir souffle, elle entends la cloche sonner au loin, mais cet amour ne semble avoir Ă©tĂ© qu’un rĂȘve.

Les Ă©motions de l’amour sont insaisissables, surtout celle des hommes. C’est pourquoi j’ai utilisĂ© cette chanson au dĂ©but lorsque les deux filles se disent adieu. Mais je me suis aussi rendu compte que le titre de la chanson ne serait pas Ă©vocateur pour tous les publics chinois, sans parler des Ă©trangers. Si vous n’avez jamais entendu cette chanson, vous ne pouvez pas vous projeter dans son univers en voyant le titre.

Concernant le titre anglais, la rĂ©fĂ©rence est complĂštement diffĂ©rente, j’ai choisi A dog barking at the moon, un tableau de Miro qui correspond, je pense, au message que j’ai voulu transmettre Ă  travers ce film. Dans ce tableau, il fait nuit noire, la lune brille dans le ciel, un chien est sur terre et on voit des sortes de faisceaux lumineux sur le cĂŽtĂ© qui dessinent une Ă©chelle. La lune semble totalement ignorer le chien. Peut-ĂȘtre que le chien pourrait monter sur l’Ă©chelle et regarder vers la lune. Est-ce que la lune comprendrait les aboiements du chien ? Le titre anglais du film n’est donc pas une image qui correspond au titre chinois Ă  100%, mais il est dĂ©jĂ  trĂšs proche.

A Dog Barking at the Moon, Joan MirĂł

Public : Pourquoi l’hĂ©roĂŻne est-elle enceinte ?

XZ : J’ai fait ce choix car je voulais la reprĂ©senter dans un moment de transition alors que sa mĂšre ne semble pas y prĂȘter attention. La jeune fille enceinte sera bientĂŽt une mĂšre, elle n’a donc jamais Ă©tĂ© autant capable de la comprendre, mais la mĂšre de son cĂŽtĂ© ne se rend pas toujours compte de la transformation de sa fille qui se dĂ©roule sous ses yeux. C’est une situation trĂšs embarrassante et elle est Ă©galement liĂ©e Ă  mon expĂ©rience personnelle. Je ne veux pas faire de misĂ©rabilisme, mais c’est un aspect de la rĂ©alitĂ©, et je voulais le retranscrire trĂšs prĂ©cisĂ©ment.

Public : Votre film est magnifique, trĂšs original. J’étais trĂšs Ă©tonnĂ© par le nombre de rĂ©fĂ©rences cinĂ©matographiques. Personnellement, j’y ai vu des films d’Éric Rohmer par exemple, et j’aurai voulu savoir quelles sont vos sources d’inspiration ? Et Ă©galement quelles sont vos Ă©tudes ?

XZ : Tout d’abord, j’ai Ă©tudiĂ© l’économie Ă  l’universitĂ© puis j’ai tournĂ© quelques courts-mĂ©trages. Ensuite, j’ai Ă©tudiĂ© le cinĂ©ma en Chine ainsi qu’aux États-Unis. Mon inspiration vient du cinĂ©ma europĂ©en et deux rĂ©alisateurs m’ont particuliĂšrement inspirĂ© : Buñuel et Satoshi Kon.

Public : J’aime vraiment ce film, j’y ai par moment vu ma propre mĂšre. Pourquoi avoir choisi un tel thĂšme, autour d’une mĂšre et d’une Ă©ducation traditionnelle ? Je pense que cette mĂšre ressemble beaucoup aux mĂšres de nombreux Chinois que je connais. D’oĂč vient l’histoire?

XZ : La gĂ©nĂ©ration de ma mĂšre, en plus d’avoir un travail, devait s’occuper des enfants et de la famille. À cette Ă©poque, il Ă©tait difficile d’ĂȘtre une femme, de porter le fardeau de la vie et de tout prĂ©parer pour ses enfants. La plupart des hommes n’assumaient pas leurs responsabilitĂ©s. Tout le monde n’est pas comme ça, mais d’aprĂšs mon expĂ©rience, c’est souvent le cas. C’est lĂ  que je trouve mon inspiration.

En partant du principe qu’elles avaient une vraie relation avec leur mari, elles ne sentaient pas aimĂ©es en tant que mĂšre, ou elles-mĂȘmes n’aimaient pas leur mari, et en mĂȘme temps elles n’ont jamais eu de temps pour elles. Peut-ĂȘtre que cela les rendait irritables, elles dĂ©tournaient leur humeur vers les autres, parfois vers leurs propres enfants, qui sont justement les personnes les plus importantes dans leur vie.

Public : Votre film semble centrĂ© sur cette difficultĂ© de la relation entre soi et autrui, du point de vue de la mĂšre, des femmes, des hommes etc. Pour quelles raisons avez-vous fait le choix de mettre en avant le problĂšme de l’homosexualitĂ© ? Cela ne semble qu’un propos secondaire dans le film, mais justement pourquoi avoir choisi d’en parler ?

XZ : Je suis contente qu’on me pose cette question. Le thĂšme du film est la communication et la relation entre les membres d’une famille, cependant je ne suis pas d’accord avec cette remarque. L’homosexualitĂ© est traitĂ©e dans le film car cela fait partie de ma propre expĂ©rience.

Public : J’aime particuliĂšrement le moment oĂč la mĂšre rĂ©apparaĂźt sur la scĂšne de thĂ©Ăątre. La narration du film est Ă©galement intĂ©ressante. Est-ce que ce sont des choses auxquelles vous pensez lorsque vous Ă©crivez le script ou qui sont apparues lors du montage ?

La photographie est trĂšs particuliĂšre, et au niveau du cadrage il y a beaucoup de plans fixes qui donnent une impression de distance, Ă©tait-ce le sentiment que vous vouliez donner aux spectateurs ?

XZ : Beaucoup de gens semblent trouver le montage intĂ©ressant, moi ça m’ennuie profondĂ©ment. Il faut faire attention aux dĂ©tails, pour que cela reste logique. Si je me trompe, je dois tout refaire. J’ai fais en sorte d’y penser pendant l’écriture du script afin de m’assurer d’avoir le moins de travail possible lors du montage.

Quant Ă  la photographie, c’est parce que j’aime beaucoup la peinture traditionnelle chinoise et en particulier Le Banquet Nocturne de Han Xizai (éŸ©ç†™èœœć€œćźŽć›Ÿ). C’est un tableau qui reprĂ©sente une fĂȘte Ă  l’époque des Cinq Dynasties et des Dix Royaumes (Xe siĂšcle ap. JC). Chaque personnage semble vivre Ă  part dans son propre espace, avec une pose trĂšs personnelle. Dans le film, il y a ces scĂšnes Ă  table oĂč personne ne semble partager le mĂȘme espace. Dans la relation entre l’hĂ©roĂŻne et son mari, Benjamin, qui est jouĂ© par un acteur français, il y a aussi la distance que provoque l’utilisation de l’anglais, qui n’est la langue maternelle ni de l’un ni de l’autre.

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Le Banquet Nocturne, Han Xizai (détail)

Pour en revenir au film, dans une telle famille il y a beaucoup de non-dits. C’est Ă©galement un moyen pour que le public garde une certaine distance avec les personnages, on fait en sorte qu’il ne le connaisse pas en profondeur. La barriĂšre de la langue crĂ©e un sentiment d’aliĂ©nation, mais mĂȘme sans elle il y a souvent des situations oĂč on ne se comprend pas totalement.

Public : J’aime l’expressivitĂ© de votre film, cette façon d’intĂ©grer des scĂšnes thĂ©Ăątrales et d’autres oniriques. Par exemple, lorsque la fille lit le Zizhi Tongjian (ndt: un livre d’histoire trĂšs populaire) et qu’elle rĂȘve d’étrangler sa mĂšre, quand elle lance d’un avion en papier, et enfin la scĂšne du carrousel. Il y a, dans ce film, plusieurs scĂšnes surrĂ©alistes. Pourquoi avoir fait ces choix de mise en scĂšne ?

XZ : Je suis rĂ©alisatrice et aussi scĂ©nariste de ce film, le premier brouillon a Ă©tĂ© Ă©crit en deux semaines et j’ai eu besoin de temps pour prendre un peu de distance et respirer un peu. AprĂšs une discussion avec mon mari, qui est coproducteur du film, on a dĂ©cidĂ© de se sĂ©parer un peu et de faire une pause dans ce projet. Il s’est occupĂ© de notre fille, et j’ai pris 20 jours pour rĂ©flĂ©chir plus profondĂ©ment Ă  ce que je voulais faire avec ce projet. Je suis allĂ©e au Tibet et je suis tombĂ©e malade, j’ai attrapĂ© une grosse crĂšve, Ă  un moment je respirais mal j’ai cru que j’allais mourir. AprĂšs ĂȘtre rentrĂ©e Ă  PĂ©kin, je suis retournĂ©e dans le Xinjiang, puis de nouveau Ă  PĂ©kin, j’ai senti que je trouvais enfin l’inspiration et j’ai rĂ©digĂ© vingt versions du scĂ©nario. De telles expĂ©riences favorisent la crĂ©ativitĂ©. Je pense qu’au traitement du script devait s’ajouter des scĂšnes pour crĂ©er un sentiment d’aliĂ©nation, qui se dĂ©roule entre le public et le film. C’est aussi une façon de relĂącher un peu la tension Ă©motionnel accumulĂ©e, je pense que c’est plus confortable aussi pour le public.

J’avais Ă  cƓur de mettre une distance entre les personnages et le public. Ces scĂšnes me permettaient ainsi de faire en sorte que le spectateur regarde les Ă©vĂ©nements avec un regard plus objectif.

Public : Votre film a Ă©tĂ© projetĂ© en Chine, comment le public chinois a-t-il rĂ©agi Ă  la thĂ©matique de l’homosexualitĂ© ? Pourriez-vous nous parler de vos Ɠuvres prĂ©cĂ©dentes, et quels seront vos projets futurs ?

XZ : Le film a Ă©tĂ© projetĂ© Ă  PĂ©kin, Ă  Shanghai, Ă  Chengdu, Ă  Lanzhou et ailleurs. Les rĂ©actions du public sont trĂšs polarisĂ©es, soit ils aiment soit ils dĂ©testent. Je pense que c’est normal, certaines choses ne peuvent pas ĂȘtre comprises par tous et on ne peut pas forcer les gens Ă  comprendre. Ce film est mon premier long-mĂ©trage, j’ai conservĂ© certains courts-mĂ©trages dans mon disque dur sans jamais les avoir montrĂ©s au public. Mon mari Ă©crit actuellement un scĂ©nario et il sera Ă©galement producteur, le film parlera d’une famille espagnole. J’ai Ă©galement l’intention d’Ă©crire deux films sur les familles chinoises dans les dix annĂ©es Ă  venir, mais c’est encore loin d’ĂȘtre terminĂ©.

Public : Le film suggĂšre que la mĂšre a pu expĂ©rimenter une relation homosexuelle. De plus elle redevient extrĂȘmement calme aprĂšs le voyage avec la secte, quelle en est la raison ?

XZ : AprĂšs le retour de sa fille Ă  la maison, la mĂšre est passĂ©e par beaucoup d’étapes et ce retour au calme est aussi le rĂ©sultat de ce processus.

Public : J’ai Ă©tĂ© Ă©tonnĂ©e de ne pas voir de personnages de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente au sein du film. Il me semble que l’expĂ©rience de vie d’un tel personnage aurait pu permettre d’effectuer une mĂ©diation entre les gĂ©nĂ©rations ? Peut ĂȘtre n’avez-vous pas eu de grand-mĂšre ?

XZ : J’ai bien eu des grands-parents ! Dans une scĂšne je traite rapidement du point de vue des grands-parents qui souhaitent avoir des petits enfants. J’aurai souhaitĂ© traiter ce sujet mais je le ferai pour mon prochain film si j’obtiens plus de financements !

Public : Pensez-vous que MaĂźtre Zhao a vu le film ?

XZ : J’espĂšre qu’elle a pu le voir sur internet. Je me demande comment elle se voit elle-mĂȘme et j’espĂšre que sa secte prendra fin rapidement.

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